Se la couler douce à Winslow

Regard sur Winslow, Arizona, et sa chanson emblématique.

Photo par Andrew Pielage.

Quand les Eagles ont sorti Take It Easy en 1972, peu auraient prédit l’impact de la chanson sur la petite ville engourdie du comté de Navajo, nommée dans les paroles : Je suis au coin de la rue à Winslow, en Arizona, et je vois une belle apparition, c’est une fille, mon Dieu, dans un camion Ford, qui ralentit pour mieux me regarder (traduction libre). 

Située à 95 kilomètres à l’est de Flagstaff, sur l’emblématique Route 66, Winslow accueille jusqu’à 100 000 visiteurs par an, soit plus de 10 fois population, en partie grâce au succès de cette chanson de rock classique. En automne, la ville organise également le festival de musique Standin’ On The Corner, événement de deux jours, où vous pouvez être sûrs d’entendre un certain air classique.


Photo par Malachi Jacobs/Shutterstock.

Si la chanson a fait entrer Winslow dans la culture populaire, c’est le train qui l’a d’abord fait connaître. Vers la fin des années 1800, il était impossible de dormir ou de manger à bord des trains sur les lignes de chemin de fer Atchison, Topeka et Santa Fe. Les gens descendaient donc à Winslow pour se restaurer.

Quatre ans après la construction de la Route 66, qui passait par Winslow, ce fut l’ouverture du superbe complexe touristique La Posada. Considéré comme l’un des plus beaux hôtels du Sud-Ouest, on comptait parmi ses clients Amelia Earhart, Clark Gable, Albert Einstein et Franklin D. Roosevelt. Alors que la popularité des voyages en train diminua vers la fin des années 40 et 50, celle de Winslow aussi. La Posada ferma ses portes et le complexe fut transformé en bureaux.

Dans les années 60, le tourisme automobile était florissant et la Route 66 attirait les voyageurs en quête de liberté sur la route. Jackson Browne faisait partie du lot. Dans une entrevue avec le magazine Uncut, l’artiste raconte qu’il commença à écrire Take It Easy à bord d’une vieille Willys Jeep sur les routes de l’Utah et de l’Arizona.

À son retour, il fit écouter la chanson incomplète à son ami Glenn Frey, qui travaillait sur un album avec son nouveau groupe, les Eagles. Frey lui demanda si les Eagles pourraient la jouer une fois terminée et Browne lui conseilla de « la finir ». On connaît la suite. Premier simple des Eagles, elle est devenue l’une des « chansons ayant façonné le rock’n’roll » du Rock and Roll Hall of Fame.

La Route 66 stimula le tourisme à Winslow, mais la construction de l’Interstate 40 et d’une déviation en 1979 nuisit à l’économie de la ville. Alors que la popularité de Browne et de Frey grandissait, Winslow déclinait et ne vivait plus que dans le couplet d’ une chanson.

Heureusement, ce n’était pas n’importe quelle chanson, c’était l’hymne américain ultime du road trip. Grâce à Browne et aux Eagles, personne ne pouvait oublier le nom de Winslow, et en 1990, les habitants décidèrent de faire de leur ville une destination recherchée.

Un groupe de bénévoles fit changer le nom de l’intersection West 2nd Street et North Kinsey Avenue, l’ancienne Route 66, pour Standin’ On The Corner Park en 1999. On réalisa une impressionnante murale représentant une femme dans une camionnette rouge, leur version du véhicule de la chanson. Accotée à un réverbère se trouve une statue de bronze grandeur nature à l’effigie d’un musicien des années 70, inspirée par Browne, que tout le monde appelle « Easy ». Les touristes visitent Winslow juste pour se tenir sur ce coin de rue.

Photo par Eniko Balogh/Shutterstock.

En face du parc, près d’un camion à plateau Ford portant la plaque TAK T EZ, une boutique de cadeaux vend des souvenirs de la Route 66 et des Eagles. On entend le bruit des conversations à la Relic Road Brewing Company, qui propose des bières locales dans un décor de voitures d’époque (au menu : le sandwich au fromage fondu Take It Cheesy). On empêcha aussi la démolition de La Posada. Le bâtiment protégé fut reconstitué et abrite un hôtel, une galerie d’art et un musée.

Winslow peut compter sur l’appui des Eagles. Quand le feu détruisit une partie de la murale en 2004, le groupe fit tirer une guitare signée pour payer le coût des réparations. À la mort de Glenn Frey en 2016, on installa une statue à son image sur la rue aux côtés d’Easy.

« J’ai grandi ici. Mes parents avaient un magasin sur la Route 66 et j’ai vu les changements », dit Tommy Butler, vice-président de la fondation Standin’ on The Corner, qui s’emploie à préserver l’héritage lyrique de Winslow. « Il y a tant de gens au parc, ajoute-t-il. L’ambiance est internationale, les gens proviennent du monde entier. »

Provenant de partout, les mélomanes et les passionnés de train et de la Route 66 se rassemblent tous à ce coin de rue. Il semble que gens de Winslow aient trouvé un endroit pour exprimer leur fierté.

Cet article a été rédigé en anglais et traduit en français.