Agent secret en Jamaïque

Sur les traces d’Ian Fleming

Les palmiers, parsemant le sable ivoire, oscillent au gré d’une douce brise.  L’océan azur est clair comme le jour dans cette anse isolée le long de la plage privée de la baie Oracabessa, en Jamaïque. Personne autour. Tout est tranquille, hypnotique. On dirait 007 Quantum. 

« C’est ici que je voyais souvent le capitaine nager nu l’après-midi », explique un vieil homme, me sortant de ma rêverie des Caraïbes. 

Le capitaine qui se baignait à poil et dont le vieil homme parle n’est nul autre qu’Ian Fleming, père du plus célèbre espion fictif au monde. 

En 1943, au sommet de la Deuxième Guerre mondiale, IanFleming, officier de haut rang au Service du renseignement naval britannique, est envoyé en Jamaïque en mission secrète pour examiner l’activité des sous-marins allemands aux Caraïbes. En juste trois ans passés sur l’île, Fleming est fou de l’endroit. Il décide que son avenir comportera une autre mission, celle d’écrire « l’histoire de l’agent secret de tous les temps » en Jamaïque. En 1946, il y construit une petite villa sur une falaise isolée surplombant un récif de corail à côté d’Oracabessa, village tranquille sur la côte nord-est de l’île.

La villa, que Fleming baptise GoldenEye d’après un plan du temps de guerre auquel il participe, devient son refuge et sert d’inspiration pour une des séries les plus à succès de tous les temps, qui commence en 1953 par Casino Royale. C’est ici qu’il passe ses hivers pendant une vingtaine d’années, écrit 14 romans de James Bond et mène une vie aussi fascinante que son héros fictif. 

« Le capitaine aimait cet endroit, il aimait les couleurs de la nature, la tranquillité », explique le vieil homme qui s’appelle Ramsay Dacosta; longtemps le jardinier de Fleming, il travaille encore à la célèbre propriété. 

De nos jours, plus de 50 ans après la mort du célèbre auteur, son héritage en Jamaïque demeure présent. La villa d’origine fait partie du complexe GoldenEye Hotel & Resort, lieu côtier de repos de classe et comprend un regroupement idyllique de pavillons et des suites chic, au milieu de la verdure tropicale.  

1598

Goldeneye Lagoon Cottage

Excitée de faire la visite guidée, axée sur Fleming, je passe par les portes du GoldenEye et me promène au-delà des immenses arbres à ananas et jardins impeccables de l’ancienne demeure de l’auteur, un bungalow soigné en forme de U avec des fenêtres sans vitre donnant sur la mer des Caraïbes. J’apprends que la villa est résolument plus luxueuse (en dimension et décoration) qu’à l’époque de Fleming, et pourtant, certains objets rappellent sa présence, dont les bureaux où il a écrit ses romans. 

Je dépose mes affaires près d’un secrétaire et retourne au jardin enterré privé pour m’offrir un mets digne de Fleming : martinis (secoués, mais non remués) et un délicieux repas composé de ses produits de base préférés de l’île : vivaneau grillé, riz, petits pois et callaloo. Repue et fatiguée, je me glisse sous la moustiquaire de mon lit à colonnes dans les bras de Morphée pour m’endormir au son des grillons. 

Le lendemain, je me réveille avec l’odeur du petit-déjeuner traditionnel jamaïcain, autre favori de Fleming. J’engloutis le petit-déj. (on finit par aimer) avant de descendre les 32 marches de la bien-aimée plage privée de Fleming pour faire de la plongée avec tuba sur le récif local, à une vingtaine de mètres de la côte, comme il aimait le faire le matin.  

Matthew Parker, l’auteur du récent livre intitulé en anglais GoldenEye Where Bond Was Born: Ian Fleming’s Jamaica, écrit que « Fleming aimait avant tout le récif, où il passait des heures à flotter, à observer ou à chasser. »,  

Je le comprends. En nageant près du corail aux tons éclatants d’orange et de jaune, j’observe les tortues de mer, les bancs de poissons-perroquets, les pastenagues tachetées élégantes, les poissons-écureuils aux grands yeux, les chirurgiens bleus et les aigles de mer. Le monde sous-marin incite à la méditation et à l’euphorie. J’y passe tranquillement deux bonnes heures et ne sors de l’eau que lorsque la faim me tenaille. 

De retour à la villa, Dacosta me rejoint pour le déjeuner. En nous régalant de cho cho grillé (légume semblable à la courge) et de poisson frais, il me raconte des histoires de l’époque coloniale, et des années de Fleming. Ce fut un temps où le beau monde de l’île comprenait notamment Errol Flynn et le dramaturge Noël Coward, le plus proche confident de Fleming. 

Ce soir-là, je me rends à Firefly, la maison de Coward perchée dans les montagnes, à une quinzaine de minutes de GoldenEye. Cette cachette à une chambre à coucher et ouverte au public a des vues imprenables de l’île, et les peintures, photos et autres objets à l’intérieur de la maison révèlent la véritable vie de célébrité de Coward en Jamaïque. 

Le lendemain, je monte à bord du bateau à moteur pour voir, de loin, quelques lieux de tournage des films de James Bond. (À ce jour, deux films de James Bond furent tournés en Jamaïque, Vivre et laisser mourir et Dr No.) Le bateau s’attarde le plus longtemps près de Laughing Waters, plage à l’ouest d’Ocho Rios où une rivière en cascade se jette dans l’eau chaude de la mer des Caraïbes. C’est ici que Honeychile Ryder (jouée par Ursula Andress) sort de l’eau, en bikini, pour rencontrer James Bond, scène emblématique de Dr No, le premier film de James Bond. 

Après l’excursion en bateau, je pars à la découverte d’Oracabessa et des environs, pour savoir ce qui poussait Fleming à revenir ici année après année. Mon guide, Michael « Mikey » Sutherland, un rastafari à la voix douce qui aime jouer les airs classiques de Bob Marley, m’amène à Fisherman Beach, où Fleming venait souvent pêcher son repas du soir, et ensuite, en route pour Port Maria. La promenade côtière de 15 minutes est magnifique et rivalise certes avec la randonnée d’une demi-heure du lendemain vers Port Antonio, dans le sud-est. Bordée par les Blue Mountains d’un côté et la mer des Caraïbes de l’autre, les vastes terres luxuriantes font place aux terres agricoles fertiles de l’île; les cocotiers, bananiers et arbres à ananas bordent les autoroutes vers la ville.  

À une courte distance de là vers l’intérieur, la route mène vers le Rio Grande, où un passeur m’amène sur un radeau de bambou vers la rivière limpide comme une émeraude qui sillonne les roches couvertes de mousse sous les bambous. Le soleil ardent cogne dans ce paradis tropical. Je suis couchée sur le dos et regarde les aigrettes neigeuses et les hérons bleus voltiger au-dessus. Cette expérience sereine me donne l’impression d’être une vedette fuyant les feux de la rampe. Sans doute comme Fleming lui-même, qui aimait descendre le Rio Grande en radeau après les légendaires fêtes de rafting qu’Errol Flynn tenait ici. 

Mon guide accoste à un restaurant de fortune, Belinda’s, près de la rivière avec le plus délicieux cari au poulet que j’ai jamais mangé. Alors que je profite pleinement du moment, je rencontre une Suédoise, dure à cuire et fan autoproclamée de Bond qui s’offre une escapade de type 007 pour son 50e anniversaire de naissance.  

« Cela fait 30 ans que je veux venir à GoldenEye, me dit Elivera Wiegers. Depuis que je suis toute petite, j’adore les films et venir ici a dépassé mes attentes. » 

Je sais parfaitement de quoi elle parle. 

S’y rendre: WestJet dessert Montego Bay neuf fois par semaine au départ de Toronto.

WestJet Banner