Sur l’eau

Voir Belize depuis une planche à rame

Retour à Tobacco Caye

Un vent de l’est m’éloigne de South Water Caye, petite île tropicale sur la crête du récif-barrière sud de Belize. Je pousse ma planche de 12 pieds et demi dans l’eau turquoise en visant un point vert à l’horizon.

Pieds écartés à distance des épaules, genoux légèrement pliés, bras rigides, me pliant à chaque coup, je me concentre sur la technique. Norm Hann, mon instructeur et pionnier de la planche à rame, peut se pointer à tout moment et m’indiquer quelques corrections. Magré tout, il y a des distractions : pastenagues glissant dans la mer limpide des Caraïbes, pélicans piquant au-dessus de moi et tout en luttant pour rester debout, je tente d’épauler quelques vagues.

 

Vidéo par Steve Collins

 

La planche à rame est le sport aquatique qui connaît le plus grand succès dans le monde, et South Water Caye Marine Reserve est l’endroit idéal pour l’apprendre. Protégée par le plus grand récif-barrière des Amériques parsemée d’îlots de sable ombragés de palmiers, la mer peu profonde est idyllique, que vous soyez dedans ou dessus.

Le vent rend le trajet de 10 kilomètres au Billy Hawk Caye un peu agité, mais je suis en bonnes mains. Island Expeditions, entreprise basée en Colombie-Britannique, propose des excursions guidées aux visiteurs au Belize depuis que Tim Boys, le fondateur, est descendu du Canada en voiture, avec kayak, il y a trente ans et qu’il a compris que l’écosystème du récif corallien vierge était un paradis inexploité pour la rame.

 

Tobacco Caye

 

Les sorties en kayak de cette entreprise ont pris un essor depuis, passant d’une seule excursion l’hiver à plus d’une dizaine chaque saison. En 2014, Island Expeditions engagea Hann, qui dirige les excursions et donne des cours de planche à rame au Canada et forme aussi des instructeurs, pour les aider à développer le programme de planche à rame pour les excursions au Belize.

Bien que la planche à rame fût le principal événement, mon circuit commença sur la terre ferme, loin de la mer.

Moins d’une heure après avoir atterri à Belize City, je suis dans un cabana avec moustiquaires au Tropical Education Center, adjacent au zoo de Belize et partie du Center. Il fait humide et venteux. La savane grouille de gazouillis et d’appels. Island Expeditions, qui a construit ces cabanas et en a fait don au Centre, mise sur la conservation et l’éducation. Pour l’entreprise, qui finance l’éducation des enfants des employés, c’est un moyen de remercier le pays où ses affaires sont en plein essor.

 

Zoo de Belize

 

Le lendemain, pendant le trajet de deux heures qui nous mène à la côte, Onil Avilez, notre guide, relate pour notre groupe de six, les grandes lignes de l’histoire coloniale du Belize (indépendance de la Grande-Bretagne otenue en 1981) et des complaisantes communautés krioles, mayas, garifunas, latinas et mennonites et pour la plupart anglophones. Nous côtoyons des orangeraies et des étals vendant des ananas; des nuages descendent sur les corniches vertes flanquant laes bords de la route.

À Dangriga, nous déposons nos sacs étanches dans un hors-bord de 25 pieds; il se met à pleuvoir alors que nous partons pour Tobacco Caye, trajet de 30 minutes. Le bateau claque violemment et nous éclabousse en traversant les vagues qui arrivent. Personne ne questionne l’utilité des sacs étanches. La trempette est rafraîchissante avec l’imperturbable capitaine Hardi aux commandes. « Ne demande pas pourquoi les gens ont ces sobriquets », me conseille Kimike Smith, notre très talentueux guide local qui travaille aux côtés de Hann.

 

Détente près des pavillons de Tobacco Caye

 

Nous amarrons en plein déluge au Tobacco Caye Paradise, et la gérante, Doreen Castillo, nous dirige vers la salle à manger, où nous attendent une soupe à la tomate et des sandwichs au fromage fondu. Nous sommes à l’extrémité nord d’un ancien camp de pêche de cinq acres; une trentaine de personnes vit sur cette île qui se traverse d’un bout à l’autre en trois minutes. Smith nous rappelle que le plus gros danger est la chute de noix de coco.

Après m’être installé dans mon cabana, doté d’un hamac sur la galerie au-dessus de l’eau, je retourne à la salle commune pour la formation sur terre. La planche à rame étant tellement simple, puisque finalement, il suffit de se tenir debout et de ramer, peu de gens suivent un cours, explique Hann. Il commence par la base : le mouvement avant. Bien que je pratique ce sport depuis deux ans, l’explication sur la bonne position de la main (étendre et plier le coude à 90 degrés pour trouver la bonne mesure) et la prise efficace (plonger la rame dans l’eau) sont des concepts totalement nouveaux.

« C’est technique, c’est comme l’élan au golf, dit-il. Nous devrons peut-être d’abord décomposer le mouvement avant de pouvoir l’exécuter sur la planche. »

 

Rame jusqu’à Bird Island, près de Tobacco Caye

 

La planche à rame est née dans les grandes vagues d’Hawaï, et Hann veut nous mettre à l’aise dans les conditions dynamiques. Enseignant au secondaire et amateur de canot du nord de l’Ontario, Hann déménagea en Colombie-Britannique pour devenir guide en région sauvage. Il loua sa première planche à Vancouver en 2008, puis supplia le magasin de la lui vendre. Il fit les 715 km de la course Quest du Yukon et le Pacifique à la planche. D’ailleurs, il peut même faire le sentier de la Côte-Ouest en planche à rame en un week-end.

Qu’importe le lieu ou le rythme, il aime que le point de vue soit différent que lorsqu’on est assis dans un bateau. On n’est qu’une petite tache dans la mer en accord avec son rythme. C’est là le piège, une fois qu’on a le sens de l’équilibre sur la planche, elle devient une obsession.

Après le cours, je pars seul faire le tour de Tobacco Caye. Nichée à l’intérieur du récif, l’île est protégée du battement des vagues. Je rame vers l’est, dans le vent, puis je file vers un lagon peu profond vers le point le plus au sud où de grosses vagues passent par une ouverture dans le récif. Le soleil et Hann apparaissent; je le regarde glisser pendant une heure. Je n’ai jamais fait de surf en planche à rame, mais je lutte pour maintenir la mienne en place. Enfin, surmontant ma crainte du corail tranchant, je pivote dans la grosse vague qui m’envoie en l’air. La bride reliant ma cheville à la planche se défait et me voilà dans l’eau pendant que Hann récupère ma planche.

 

Kimike Smith, Tobacco Caye

 

Alors que nous ramons vers l’hôtel, mes compagnons me saluent depuis le bar sur la plage à côté où un apéro au coucher du soleil rouge et quelques railleries m’attendent.

Le matin, capitaine Hardi nous amène près d’un chapelet d’îles dans la mangrove. Réunis sur nos planches, à l’abri du vent, Hann nous montre quelques virages efficaces, puis nous guide vers un labyrinthe de canaux à travers la mangrove dense qui fait tampon entre la côte et le corail et protège de l’érosion et des sédiments; c’est la pouponnière idéale pour des dizaines d’espèces dont les lamantins, les requins nourrices et les hérons.

À mi-chemin dans la baie, une bourrasque s’abat soudainement sur nous. Ramant de toutes mes forces (effort vigoureux, technique zéro) j’accoste sur une petite île avec une maison. Smith plaisante en kriol chantant avec le gardien de l’île et obtient la permission de laisser les planches sur le sable pendant que nous sautons dans le bateau pour aller déjeuner à la maison.

 

South Water Caye

 

Au lodge, les repas se prennent ensemble : crevettes, sauce moutarde et noix de coco, plantain au miel et cannelle, vivaneau au BBQ; les calories se brûlent sur l’eau.

Le matin du troisième jour, le vent souffle de l’est à 18 nœuds ou 33 kilomètres à l’heure, trop fort pour traverser le récif des 10 km menant à South Water Caye. Je voulais me rendre de mes propres forces à notre base pour les trois prochaines nuits, mais je fus vite consolé à notre arrivée au International Zoological Expeditions Lodge. Les sentiers sous les palmiers mènent à des cabanas aérés dans la mangrove, on entend la musique reggae du bar. Ici, nous découvrons que le plus grand danger est le chiot, Reef, qui aime rapporter des noix de coco et laisser tomber le fruit lourd à nos pieds.

 

Tobacco Caye

 

Sur South Water Caye, nous alternons entre les séances de formation dans l’eau calme sous le vent de la côte ouest de l’île, tellement calme qu’on pourrait prendre son café sur la planche, et de petites excursions : une sortie en planche avec voile vers l’îlot adjacent; une visite au centre de recherche de l’écologie du récif Smithsonian sur un acre de Carrie Bow Cay, qui accueille des scientifiques du monde entier (les latrines ont une vue spectaculaire); la plongée avec tuba parmi des poissons iridescents dans un jardin de corail.

Le dernier jour, il fait un vent arrière de 20 nœuds, idéal pour traverser les 10 km jusqu’à Billy Hawk Caye et l’occasion de mesurer ce que j’ai appris cette semaine. La houle n’est pas terrible, mais je ne vois aucune terre pour me rassurer, et il me faut quelques minutes pour m’habituer au roulis.

Regardant par-dessus l’épaule, calculant les vagues de deux pieds, tournant de côté pour la houle, je maintiens le coup et réussis à naviguer quelques crêtes. L’énergie de l’eau me pousse, comme sauter d’une falaise en ski. J’ai l’impression de voler. 

 

South Water Caye

 

De retour à South Water, ressentant toujours le balancement de l’eau, nous buvons à notre santé avec du jus de noix de coco corsé de rhum.

La lune étant presque pleine ce soir-là, je sors ma planche une dernière fois. Il fait tellement clair que je peux voir l’ombre de la planche ou le sable du fond de l’eau. Les poissons s’élancent et les vers bioluminescents gigotent dans les petits tas de ruppie maritime. Je pratique mon mouvement avant, puis quelques virages, je ferme les yeux et glisse.

S’y rendre : WestJet dessert Belize trois fois par semaine au départ de Calgary et Toronto.

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