Où le temps s’arrête

Clichés du centre de Cuba.

Plaza Mayor, Trinidad

Trinidad

Une agréable secousse culturelle s’installe pendant ma promenade dans Trinidad, petit village de la côte caribéenne du centre de Cuba. Ici, il serait facile de confondre 2017 et 1957. Des hommes âgés flânent tout en fumant un cigare; d’autres s’éventent de la chaleur derrière des chariots rustiques vendant des fruits ou churros faits maison. Très peu de voitures passent dans ces rues pavées, bordées de maisons coloniales aux teintes pastel, mais celles qui y circulent ressemblent plutôt aux grandes Américaines toutes brillantes de la période pré-embargo des années 1940 et 1950, comme les Cadillac et Chevrolet Bel-Air impeccables qui sillonnent les routes poussiéreuses à côté des bogheis tirés par les chevaux et les modestes vélos.

Je suis venu dans cette partie du pays pour voir Cuba au-delà de La Havane et du luxe confortable des complexes hôteliers tout inclus. Entre les images emblématiques des révolutionnaires, cigares au bec, et mes propres visions de siroter des daiquiris comme Hemingway en regardant des musiciens, feutre sur la tête, jouer des airs de Buena Vista Social Club, j’ai longtemps eu une idée romantique de cette île caribéenne. Je me suis dit que passer un peu de temps dans les villes du centre me donnerait un goût de la véritable culture cubaine.

Il n’est pas encore midi à Trinidad et il fait déjà très chaud. Je me réfugie dans la Taberna la Canchánchara, bar célèbre pour ses cancháncharas, cocktail typique de la ville. Le bar est une cour extérieure rustique, les proprios flânent, sirotant boissons et fumant cigares. Bien installé sur ma chaise, je respire le riche parfum du tabac qui se dégage de la table d’à côté, la fumée se dissipant au soleil de la fin de la matinée.

Musique de rue, Trinidad

Un plateau de boissons apparaît à ma table. On dit que la canchánchara, faite de rhum, miel, citron et eau, a été inventée pour fortifier les soldats qui se battaient pour l’indépendance de Cuba contre l’Espagne au 19e siècle.

« Il faut la servir dans un gobelet de terre cuite et un bâton pour l’agiter, m’explique Tony Morfa, mon guide. Sinon, ce n’est pas une canchánchara. »

Il a raison : tenir le gobelet de terre cuite dans la main et agiter la boisson en la buvant tout en picorant des arachides et des olives servies dans de petits bols relève de la magie. La futilité du rituel aide à détendre l’atmosphère dans le bar. Le temps semble s’arrêter, sensation type pour ce coin du pays.

De tous les endroits que j’ai visités, Trinidad est l’exemple le plus frappant de cette sensation de capsule temporelle. Le centre-ville, qui célébra son 500e anniversaire en 2014 et désigné site du patrimoine culturel mondial de l’UNESCO, compte beaucoup de grands édifices, dont le Palacio Cantero, manoir colonial transformé en musée racontant la vie d’une famille qui y vivait à l’apogée du commerce de la canne à sucre au début des années 1800. Je ne peux résister à la tentation de grimper les escaliers de la tour et d’admirer la vue, digne d’une carte postale sur les édifices de Trinidad et les terrains ondulés de la Valle de Los Ingenios ou Vallée des moulins à sucre.

Le soir, l’air se rafraîchit et la ville se réveille; habitants et touristes se réunissent à la Casa de la Musica près de la Plaza Mayor pour écouter de la musique salsa en direct. La musique est l’âme culturelle de Cuba et la Casa de Musica attire les amateurs installés sur les marches bordées de fleurs, sirotant des mojitos gelés pendant que l’orchestre invite les gens à danser sur un rythme latin irrésistible.

Cienfuegos

À seulement une heure de route de Trinidad, Cienfuegos, une des villes les plus importantes du centre du pays, projette une atmosphère urbaine engageante. Par un matin en semaine, j’évite quelques jeunes cubains pressés de se rendre au travail dans le quartier propre et piétonnier des affaires. Il est facile de se retrouver dans Cienfuegos, reconnue pour son architecture néoclassique et étonnamment symétrique.

Hôtel de ville, Cienfuegos

Un des endroits touristiques les plus populaires de la ville est le Palacio del Valle, manoir construit par un riche propriétaire de plantation au début du 20e siècle et transformé en restaurant. Avec ses éléments décoratifs d’inspiration mau-resque, le kitsch égyptien et le luxe baroque, l’ancien manoir opulent se détériore, mais je trouve un attrait dans ce style mi-campagnard mi-brocante. Le repas que je prends dans la salle à manger est simple, sans fantaisie, ce qui est typique pour la cuisine de la région. Pourtant le Palacio est un exemple de la persévérance du pays à maintenir ses symboles culturels, même si ceux-ci représentent un aspect douloureux et souvent oppressif de son histoire, et à réussir à les cadrer dans sa société post-capitaliste.

Après ma visite au Palacio del Valle, je me promène dans Paseo del Prado et m’arrête devant la statue de Benny Moré, musicien cubain et héro dans ces contrées. Né dans la pro-vince de Cienfuegos, Moré dirigea la Banda Gigante, un des célèbres grands orchestres du pays dans les années 1950 et 1960. Sa statue, grandeur nature, érigée au niveau de la rue qu’à la fois, habitants et visiteurs puissent admirer cette icône culturelle de près.

Santa Clara

Santa Clara, la deuxième plus grande ville du centre du pays et aéroport international de la région, propose un autre point de vue de la vie cubaine. Lorsque je visitai l’usine de cigares Constantino Pérez Carrodegua, située à deux coins de rue de la place Parque Leoncio Vidal au centre-ville, l’atmosphère y était sans contredit joyeuse, des dizaines de travailleurs assis à des tables en rangées, jasant et roulant ardemment des cigares. Un jeune homme, qui se dit s’appeler Fidel, glisse son cigare fini dans un gabarit, tout fier d’avoir pu rouler un autre cigare à la bonne taille. Les cigares roulés à la main, une des dernières industries vraiment cubaines, représentent la culture d’avant la révolution et la discipline d’après la révolution; ils symbolisent l’éthique du travail socialiste et le désir languissant des plaisirs de la vie.

En parlant de révolution, il est impossible de ne pas constater l’influence persistante de Fidel Castro et de Che Guevara en voyageant dans Cuba, et Santa Clara est le cœur du tourisme révolutionnaire. Je me joins aux jeunes barbus, mordus de révolution venus ici du Canada et d’Europe pour rendre hommage au musée Tren Blindado, situé à l’endroit même où, en 1958, Guevara et ses hommes firent dérailler un train transportant des troupes du gouvernement et des munitions. Il assura ainsi la victoire des rebelles contre le régime de Fulgencio Batista. En montant à bord de ces wagons, maintenant remplis de souvenirs de la révolution, je ressentis la fierté que les Cubains ressentent encore pour ces héros.

Scène de rue à Santa Clara, photo par Villorejo/Alamy

Cependant, ce sentiment de respect pour la révolution à Tren Blindado se compare à peine à ce que je trouve à 10 minutes du centre de Santa Clara, au mausolée Che Guevara. Une statue de 22 pieds de haut du Che surplombe une pièce souterraine contenant sa dépouille et celles de 29 de ses rebelles et un musée racontant sa vie. L’humeur est sombre; même les touristes comprennent qu’il s’agit d’un lieu sacré pour les Cubains qui vivent encore les effets de la révolution (positifs et négatifs).

Cuba est certes célèbre pour ses plages, son climat chaud et sa beauté tropicale naturelle, mais c’est au centre du pays que je compris mieux que ce qui distingue cette île du reste des Caraïbes est sa riche culture, sa musique, son architecture, l’héritage de la révolution et le peuple fier qui rend hommage au passé tout en regardant vers le futur.

S’y rendre : WestJet dessert Varadero deux fois par semaine au départ de Toronto, et Santa Clara et Cayo Coco un fois par semaine au départ de Toronto.

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